Français

Mon arabe est muet                / Almog Behar

translated by Nimrod Sahar

Mon arabe est muet

Sa gorge est nouée

Il s'insulte

En silence

Endormi dans l'air étouffant de mes caves mentales

Caché

Des membres de sa propre famille

Derrière le rideau de l'hébreu.

Et mon hébreu est un volcan,

Débordant jusque chez les voisins

Dans leurs chambres et sur leurs balcons,

Il parle fort,

Prophétise l'arrivée de Dieu

Et celle des bulldozers

Et puis il s'installe dans le salon,

Il se dorlote,

L'écrit est lisible sur la langue de sa peau,

L'encodé est caché entre les pages de sa chair,

Il est nu, il est habillé,

Recroquevillé dans un fauteuil,

Il demande à son cœur de pardonner.

Mon arabe a peur,

Il se déguise en hébreu sans rien dire,

Et chuchote aux amis,

Quand ils frappent à sa porte,

“Ahalane, Ahalane.”

Et à chaque flic qui passe dans la rue,

Il sort sa carte d'identité,

Et désigne ce qui l'y defend,

“Ana min'el yahud, Ana min'el yahud.”

Et mon hébreu n'entend pas grand chose,

Parfois rien du tout.

הערבית שלי אילמת 

הערבית שלי אילמת

חנוקה מן הגרון

מקללת את עצמה

בלי להוציא מילה

יֵשֵנָה באוויר המחניק של מקלטֵי נפשִי

מסתתרת

מבני-המשפחה

מאחורי תריסי העברית.

והעברית שלי גועשת

מתרוצצת בין החדרים ומרפסות השכנים

משמיעה קולה בַרבים

מנבאת בואם של אלוהים

ודחפורים

ואז מתכנסת בסלון

חושבת את עצמה

גְלוּיוֹת גלוּיוֹת על שפת עורה

כסוּיוֹת כסויות בין דפי בשרה

רגע עירומה ורגע לבושה

היא מצטמצמת בכורסא

מבקשת את סליחת לבה.

הערבית שלי פוחדת

מתחזה בשקט לעברית

ולוחשת לְחברים

עם כל דפיקה בשעריה:

"אהלן אהלן".

ומול כל שוטר עובר בַרחוב

שולפת תעודת זהות

מצביעה על הסעיף המגונן:

"אנא מִן אל-יַהוּד, אנא מִן אל-יַהוּד".

והעברית שלי חירשת

לפעמים חירשת מאוד.

http://revue.levant.free.fr/fichiers/levant%20revue%2011%20.html

Almog Behar

Je suis un  juif arabe

Traduit de l'hébreu par Michel Eckhard Elial et Tal Sela

1.

 C'est ce jour-là, au début du mois de Tamouz, que  ma langue s'est retournée dans ma gorge et que dans ma bouche, au plus profond de la gorge, s'est bloqué l'accent arabe. Alors que je marchais dans la rue, l'accent arabe de mon grand-père Anouar – qu'il repose en paix –  m'est revenu, et plus j'essayais de le chasser et de le jeter dehors dans une corbeille publique, moins je réussissais à le maîtriser. J'essayai en vain d'adoucir le ayn,  de l'adoucir comme ma mère l'avait appris dans son enfance sous la contrainte des professeurs et du regard des autres élèves, mais les inconnus qui passaient ne réussissaient qu'à me figer sur place, j'essayai d'adoucir le 'het et d'en faire un khaf, j'essayai d'éloigner le tsadé du samekh, j'essayai d'éloigner le qouf irakien, mais sans succès. Et les flics commencèrent  à passer devant moi dans les rues de Jérusalem, à lever vers moi et les hommes aux barbes noires, des doigts menaçants, à chuchoter entre eux dans leur walkies-talkies et à m'arrêter. Il mefallait décliner mon nom et mon identité, prouver ma nationalité et leur dire, comme si j'exhumais un secret qui m'absoudrait de la grande accusation: « Je suis un juif arabe, je suis un juif arabe ».

Voilà que soudain  ma carte d'identité s'évaporait au moment précis où j'en avais vraiment besoin. Et c'est ainsi que les policiers m'arrêtaient  soir et matin quand je n'avais pas sur moi les papiers qui m'auraient protégé. Ensuite chez moi je retrouvais bien ma carte glissée entre deux billets. Dans la poche extérieure de mon sac surgissait mon permis de conduire, comme si je le sortais naturellement pour une raison ou pour une autre, ou dans le sac à dos entre des documents se cachait mon livret militaire comme si je l'avais oublié là par hasard. Mais quand les policiers s'immobilisaient devant moi, elle ne s'y trouvait pas, pas une seule carte qui pût leur parler de mon passé et de mon avenir. Je commençais alors à donner des coups de fil, disant au policier, écoutez, il date seulement d'hier ce sacré accent arabe que j'ai attrapé, il n'est pas du tout palestinien mais irakien. Vous non plus ne parlez pas le yiddish de chez vous, peut-être l'avez-vous appris dehors, il se peut que votre grand-père aussi en avait un, un accent comme le mien. Ecoutez, je téléphone à mes amis, écoutez leur bon hébreu, de l'hébreu comme il faut le parler, sans aucun accent. Comment seraient-ils mes amis, autrement?

Mais curieusement, mes amis ashkénazes ne répondaient pas, ils n'entendaient pas  mes appels. Ce n'est que vers le soir ou le lendemain qu'ils me rappelaient,ils me demandaient ce que je voulais et faisaient comme s'ils ne reconnaissait pas ma voix.. Et je restais planté là devant les policiers, seul, et je commençais à appeler mes amis syriens, tripolitains et tunisiens, me disant que probablement leur hébreu n'est pas parfait, ni aussi pur qu'il doit l'être, mais après tout il est meilleur que le mien. Ils répondaient aussitôt, et soudain eux aussi prenaient un accent arabe si prononcé, alors qu'au même moment on entendait en arrière-fond la mélodie du oud ou du kanoun, et ils m'accueillaient avec des « ahalan » et me gratifiaient  d'un « ya habibi » et se  séparaient de moi d'un « salam aleikhoum». Que pouvaient faire  les policiers, comment pouvaient-ils croire, quand tous mes amis m'abandonnaient, que je suis enfant d'Israel et non pas d'Ismaël.

Ils me fouillaient alors minutieusement, cherchant dans les poches et les doublures de mes vêtements, passant le long de mon corps, sous toutes les coutures, leursdétecteurs de métal, me déshabillantdans un silence plus impressionnant que leurs injonctions ou leurs arrières-pensées, cherchant au plus profond des replis cachés de ma peau,  des explosifs, pour neutraliser tout objet suspect.  Et quand la fouille s'était prolongée au delà de quelques minutes, l'un d'eux disait au second,  regarde, il  est vraiment juif, cet arabe, et le second de répliquer,  les arabes aussi sont circoncis, les explosifs ce n'est pas une affaire de circoncision, et ils poursuivaient leur fouille. Et dans le même temps que je leur abandonnais mon corps, de véritables ceintures d'explosifs commençaient à naître  dans mon coeur,  mes sentiments refusant d'être ainsi neutralisés. Comme ils n'étaient pas confectionnés de métal ou de poudre explosive, ils ne cessaient de gronder et réussissaient à échapper à leurs détecteurs sophistiqués.

A la fin, quand les policiers me laissèrent seul, libre mais pas innocent, je continuai à marcher le long de la rue Marcus, qui descend vers le Théâtre de Jérusalem, à partir du joli bâtiment du Consulat belge et le Square qui est au-dessus de la rue Jabotinsky. J'espérais y voir un film américain couverts d'Oscars, mais soudain il n'y avait plus de théâtre au coin de la rue, et soudain ce n'était plus la rue Marcus, c'était une rue au nom arabe, et les maisons redevenaient arabes, même le Consulat belge, et même les gens dans les cours, toutes les familles étaient arabes, ainsi que les jeunes ouvriers en bâtiment et les simples préposés au nettoyage des rues et aux travaux de réfection.

2.

Et je commençais à déambuler dans les rues de Talbyeh et les rues de Baqa'a, et au lieu de voir les riches propriétaires de Jérusalem qui logaient dans les maisons cossues, et de lire les noms des « Vainqueurs de Qatamon »  sur les plaques des rues, je revis soudain les riches bourgeois de Palestine, ils étaient là comme avant la Guerre de 1948, comme s'il n'y avait pas eu de guerre. Je les vois entrer dans leurs cours, s'affairer autour de leurs arbres fruitiers, comme si les journaux n' avaient pas annoncé que les arbres se déssècheraient et que le pays se peuplerait de réfugiés.  C'était comme si c'était une autre histoire, différente, et je me souvins avoir demandé à ma mère pourquoi nous nous plaisions tellement à parler de l'histoire, ça suffisait, on en avait assez de l'histoire, car cette histoire nous enchaînait, toi et moi, et ne nous laissait rien pas plus pour l'un que pour l'autre.

La vérité c'est que nous sommes devenus si inertes dans notre histoire, et même éteints, mais voilà que cette histoire prenait un autre cours. Et c'est moi qui à présent  marchais  dans les riches quartiers de Palestine, dans l'espoir que peut-être ils  s'adresseraient à moi plus dignement que les policiers. J'espérais que je pourrai leur raconter tout ce que j'avais pu lire au sujet de Halil Al-Sakakini, conteur et éducateur, à quel point j'aurais aimé  rencontrer son petit-fils. Je marchais parmi eux, m'approchais de leurs cours, sans réussir à m'y enraciner, parce que je n'avais sous la main que cet hébreu arabe, mon arabe, qui ne provenait pas de la maison mais de l'armée. Soudain cet arabe-là s'étranglait, devenait muet dans ma gorge, se maudissant sans sortir un mot, endormi dans le refuge étouffant de mon âme, retranché des miens derrière  les murs de l'hébreu. Et chaque fois que j'essayais  de leur parler dans le seul arabe bégayant que je connaissais, c'était une sorte d’hébreu à l' accent arabe qui sortait de ma bouche, au point qu'ils pensaient presque que je me moquais d'eux, et sans ce sacré accent irakien, ils auraient été convaincus que je me moquais d'eux.

Mais cet accent les embrouillait, pensant sans doute que c'est des irakiens que je me moquais, de Sadam Hussein, peut-être aussi étais-je un ancien irakien, qui a oublié sa langue, sauf l'accent. Je ne me faisais donc pas d'amis, malgré ma bonne volonté, et je me rappelai alors les paroles de l'un de mes oncles parlant de ces arabes cossus de Jérusalem, c'étaient des effendis, habillés en costumes occidentaux et coiffés de tarbouches. J'entendis alors ce mot d'effendi dit avec un rien de mépris, bien que maintenant je me souviens que ce n'était pas son  intention. Je sentais du mépris comme si j'étais un pionnier du Palma'h en sandales et pantalons courts  qui se serait moqué des propriétaires de terres arabes en glorifiant son sacro-saint socialisme. Ce sont des effendis, me dit l'oncle, avec un ton de respect, mais leur langue avait disparu, et ma langue à moi ils l'ignoraient. Il ne restait plus entre nous que la distance des territoires et des générations.

Sur le chemin du retour, seuls les chauffeurs d'autobus accueillaient bien mon accent, sachant qu'on ne doit rien attendre de l'accent d'un voyageur qui monte dans l'autobus à Jérusalem. Et mon coeur ne savait pas qu'il avait retrouvé le coeur de ses origines ; il l'ignorait, autant que mes peurs ne savaient pas qu'elles étaient toutes revenues à moi, elles l'ignoraient.

3.

Ainsi peu à peu la voix de mon grand-père s'est substituée à la mienne, et ces rues déjà habituées à sa mort, à sa disparition, à son absence, ont soudain  recommencé à entendre sa voix. Cette belle voix, qui était prisonnière dans mon passé, est sortie de moi sans rien demander, elle s'exprimait haut et fort, ma voix. Et les rues qui étaient habituées à mon silence, à notre silence, avaient beaucoup de mal en face de la parole, certaines la faisant taire lentement en lui recommandant la prudence, en me demandant la prudence, en lui disant tu es étrangère, ou bien, satisfais-toi de ton silence. Et malgré mes peurs, et malgré le fait que cette voix m'était étrangère depuis deux générations d'oubli, j'ai prononcé tous mes mots avec cet accent, puisque je ne pouvais pas m'en tenir au silence, puisqu'il y avait en moi une parole qui voulait sortir, et les mots m'ont changé en sortant de l'arrière-gorge. Un inconnu aurait pu penser que je suis un petit-fils fidèle, il n'aurait pas compris la quantité d'oubli que j'avais multiplié  au détriment de la mémoire, comme il n'aurait pas pu deviner à quel point mon souvenir s'étaitembrouillé, et depuis combien de temps, depuis si longtemps, mes lèvres n'avaient pas renoué le lien avec mon grand-père.

Et quand je suis revenu à la maison après ma première promenade dans les rues avec mon nouvel accent et les fouilles au corps que j'avais subis des policiers, ma compagne a été surprise par ma voix, et alors qu'elle me parlait en me conseillant d'arrêter, elle aussi s'était mise à mêler les  accents yéménite de son père et  ladino stanbouliote de sa mère. Et après quelques jours, elle rentrait de son travail en me racontant ce qu'on disait dans les journaux, la crainte que le fléau n'atteigne les employés et que ne resurgissent les vieux accents qu'on espérait disparus pour l'éternité. Une brève information dans les marges d'un grand journal révélait même que les responsables de la sécurité surveillent les agents de contamination par l'accent interdit. Ils se lamentent de l'échec d'une bonne éducation,  et craignent déjà que le pays ne se remplisse d'arabe, beaucoup, beaucoup d'arabe. C'est pour cette raison que la décision a été prise d'augmenter, à la radio,  le nombre d'animateurs parlant un hébreu impeccable, de manière à nous conforter dans notre étrangeté à notre propre langue.

Ma compagne ne tardait pas à m'expliquer – les intonations de sa voix semodulaient entre le nord du Détroit du Bosphore et le sud du Golfe d'Aden, que  cette obsession du retour à l'accent touchait aussi bien les Juifs occidentaux. Chez eux, le changement serait plus lent, parce que les enfants ont cru que l'accent de leurs parents et de leurs grands-parents avait une origine américaine et qu'ils avait, de ce fait, peu gardé mémoire de l'ancien parler. Il se pouvait que bientôt on entende à nouveau dans les rues les accents polonais et hongrois, roumain et allemand et ukrainien, d'où la crainte des responsables de la sécurité publique, de ne pas trouver alors d'animateurs pour la radio, ni de trouver des professeurs pour enseigner à nos enfants l'accent juif israélien.

            Et malgré cette grande vague de changements, mes parents s'obstinaient en face de moi, se souvenant de leurs efforts prolongés pour acquérir le bon accent. Ils me suggéraient autoritairement de m'arrêter en me rappelan mes projets d'études. Que pouvais-je faire ? Comment masquer ma nostalgie au travers de cette voix si étrange, mon malaise à l'entendre sortir de moi, et à ne pouvoir l'arrêter,  comme ça, car il n'y a pas de frein pour l'arrêter. Si tu la gardes, tu ne recevras pas de bourse pour tes études, dit mon père, et il avait bien raison. Si tu ne reviens pas à la parole d'aujourd'hui, que deviendras-tu, disait ma mère, et elle avait bien raison. Lors de mes entretiens avec eux, mes profs étaient perplexes devant mon accent. Ils voulaient trouver en moi une parole plus académique, même si les mots étaient presque les mêmes, un peu plus chantants. Comment réaliser tes projets si tu parles ainsi, disaient mes parents. Que pouvais-je  faire, ils se souciaient de mon avenir. Ni la paix détruite de mon âme, ni les blessures de mon cœur, rien ne pouvait m'éloigner du sort qui était le mien.

Mais en ces jours de tourmente, mes oreilles n'étaient pas prêtes à entendre le discours de mes parents. Ma langue était devenue muette et leur accent distant et étranger, et je me réjouissais de voir passer les mois, cependant que les prédictions de ma compagne se réalisaient et que les rues de Jérusalem changeaient. Seuls mes parents ne changeaient pas. Je chuchotai à ses oreilles que j'avais commencé à écrire mes histoires en arabe, nouveau scandale dans les rubriques des journaux, et elle, passés quelques jours, de rapporter, à la maison, que son rédacteur-en-chef avait ironisé en parlant de moi: qu'il écrive des histoires que lui seul pourra lire, ce n'est ni ses parents, ni ses enfants qui le liront. Même nos enfants ne prendront pas ce risque, et nous lui attribuerons, s'il veut, tous les prix littéraire de la littérature arabe sans lire un traître mot de ses livres.

Ils avaient raison dans les journaux, et ma compagne s'est mise à parler du futur en citant des proverbes ladino que sa mère avait souvent proférés, bien que je ne me rappelle pas, à part l'accent,  comment elle les disait dans sa langue. C'est la dernière visite des êtres avant la mort, chuchota-t-elle, avant d'expliquer, ce sont les gémissement de l'agonie, et non pas la résurrection des morts. Ils savent déjà dans les journaux que le calme se rétablit, l'hébreu standard retrouve sa place, et chacun assure à nouveau ses moyens d'existence et ceux de sa famille, tout revient à l'ordre habituel comme si l'épidémie n'avait jamais eu lieu.

4.

 Et mon cœur s'est mis à donner des signes dans mes multiples voix, disant, ceci est ma voix, et ceci ne l'est pas, ceci est un Lamed qui sort de ma bouche, et ceci est un qouf étranger à mon cœur. Et j'ai ralenti le rythme de mes pensées pour réfléchir, pas seulement réfléchir, mais, faute de temps, les mots que je semais au vent étaient comme le sel de la mer que personne ne sème dans la mer. Et mon grand père me parlait, me demandant à travers ma voix si cette histoire a une fin, pourquoi mon passé se mêle au tien, comment je réapparais pour perturber ta vie. Je suis de la génération du désert, pourquoi veux-tu me donner une suite, tu es la nouvelle génération pour qui le passé est le présent, car notre passé est très douloureux et je suis resté dans le désert, proie pour les rapaces, pour que tu m'oublies, que tu ne souffres pas comme nous. Pourquoi alors tes dents mordraient à mes mots, et où sont, dans ta Jérusalem, les salon de thé, le Tigre traversant la ville dans sagrâce, mais je n'ai pas trouvé la mort à Jérusalem, ni dans ma ville natale, je suis mort dans le désert qui les sépare, un grand désert de silence.

Divise ton cœur,petit, me disait-il, divise le en cases, et loge-moi dans l'une d'elle, la plus cachée, et dans les autres, vie ta vie, ou avance à la case du silence, car le changement que tu as visé, qui se produit trop naturellement, à quoi te servirait un autre accent, est-ce que tu me feras revivre, est-ce que tu me ressusciteras ? Ca suffit le vagabondage des rues, reviens à tes parents, eux, mon accent ne les convaincra pas, ils le connaissent, ils ont connu mille révoltes. Peut-être que le silence maintenant sèmera la peur chez tes parents, la peur du passé et de l'avenir. Et pourquoi ne leur montrerais- tu pas ton histoire, peut-être ainsi se réveilleront-ils, disait mon grand-père d'entre les morts, presque en me conjurant.

Et j'ai commencé à prendre la mesure de mes silences, le silence d'un jour, d'une semaine, d'un mois, bien encadré par les murs de la maison. Ni de bouche, ni de fenêtre ouverte, pas d'air qui entre, pas d'images profanes, ni même sacrées, pas de manque, pas de rajout. La somme des voix de mon silence. Mes silences sont beaucoup de mots tus. Je ne suis pas présent, et ma présence ne se manifeste pas, il n'y pas d'achèvement à la fin de mon histoire, ni de commencement.

Et mon silence se prolongeait encore longtemps jusqu'à ce que mes parents me disent, parle, parle, sinon comment réussir dans tes études, que feras- tu de ta vie ? Où sont tes sourires, où se sont-ils cachés, parle, accent ou pas, car la peur du silence nous envahit.

5.

 Le Tigre ne traverse pas Jérusalem, et son murmure ne fait pas taire les frontières qui surgissent au-dessus de nous, les fossés qui me séparent de moi-même. Je ne suis pas d' ici ni de là, pas d'Orient, ni d'Occident, pas d'Orient en Occident, ni d'Occident en Orient. Pas de voix de maintenant, ni de voix de mon passé, quelle sera la fin? Je vagabonde dans les rues, sourd et muet. Cette fois, seule mon apparence inquiète les policiers, seule ma barbe épaisse, et mon obstination à ne pas sortir un mot de ma bouche, le mois de Tamuz agonise encore en moi, et en dépit de  la chaleur je me couvre de mon manteau pour cacher mon cœur, bourré d'explosifs. Le zèle des policiers me conduit à la prison et mes parents me suivent pour voiroù a été amené leur fils.

Face à eux je me tais, comment réagiront-ils ? Je me tais en face d'eux, et je leur transmets toutes les histoires que je leurs ai dissimulées. Je suggère : c'est sur toi, maman, que j'écris ici, et  sur toi, papa. J'écris des poèmes de résistance à l'hébreu en arabe, je multiplie mes allusions, car je n'ai pas d'autre langue pour écrire. C'est par honte que vous ne m'avez pas transmis d'héritage. Et ce temps m'interdit la poésie alors qu'on s'attroupe, on se regroupe, aussi contre vous, et la langue qui était la mienne me demande le droit de s'épancher, d'être un instrument privé de son, aussi longtemps qu'on n'y souffle pas dedans. Ensemble, nous serons une flûte naï, une flûte arabe, en nous déguisant, en prenant le déguisement d'une autre langue, absente. C’est vraiment la mêmehistoire qui se répète, combien d'histoires je possède, maman papa, combien d'histoires peut posséder un homme. C"est la même histoire qu'il essaie de raconter chaque fois en changeant un peu les mots, chaque fois il essaie de résoudre un peu différemment la même histoire énigmatique. Est- que vous ne reconnaissez pas ici votre propre histoire ? C'est cette histoire que me raconte votre silence, cette histoire que j'ai essayé d'écrire avec l'accent arabe. Avec quel résultat ? Voyez où nous en sommes. Prenez-la, lisez-la, maman papa, lisez toutes mes histoires qui ont enfoui tellement d'années, vous êtes du même exil, du même silence, du même sentiment d'étrangeté entre le cœur et le corps et entre la pensée et la parole, peut-être saurez vous comment l'intrigue sera résolue.

   Au tout début, mes parents ont nié, mon père a dit, ce n'est pas notre fils !,  ni sa barbe que nous avons fait pousser !, a dit maman, nous n'avons pas cet accent, ils ont dit d'une seule voix aux fonctionnaires, cet accent n'est pas notre héritage, ni celui de la famille proche. Son grand-père, Anouar, est mort avant sa naissance, ce n'est pas notre fils. Ensuite, ils ont suggéré : si tu ne te corriges pas, nous rentrerons à la maison  éternellement déçus, et si tu t'améliores et abandonnes toutes tes histoires, cette histoire-là, cette parole, ce silence, que tu parles dans notre langue, nous resterons avec toi jusqu'à ce que tu sois condamné à la liberté, et nous tous avec toi.

Mes parents ignoraient que j'avais repris ma place dans leur cœur, ils ne le savaient pas, et ils ignoraient que toutes leurs peurs m'avaient envahi, ils ne savaient pas.

Traduit de l'hébreu par Michel Eckhard Elial et Tal Sela

Alphabets hébraïque et arabe partagent certains signes ou phonème, c'est le cas du ayn  du 'het et du qouf.

Talbieh, Qatamon et Baqa'a: quartiers arabes de Jéusalem.

Palma'h: combattants de la Haganah jusqu'à la Guerre d'Indépendance d'Israel

Almog Behar né en 1978 en Israel vient d’une famille originaire de Bagdad
parlant arabe et ladino. La nouvelle ‘‘Je suis un espèce de juif’’ est extraite
de son premier recueil de nouvelles, sous le même titre, publié en 2008 (Babel).
Il a aussi publié deux livres de poésie (La soif des puits, 2008; Un fil
tire la langue, 2009). En décembre 2010 paraîtra son premier roman. Il vit à
Jérusalem et enseigne la littérature.

2011: Un vent de renouveau

Lettre ouverte aux insurgés du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, par leurs frères et sœurs israéliens, enfants de ressortissants des pays arabes et islamiques

http://arabjews.wordpress.com

Descendantes et descendants des communautés juives du monde arabe et musulman du Levant et du Maghreb, deuxième et troisième générations de Juifs d'Orient en Israël, nous observons avec une émotion intense et une profonde curiosité le rôle central assumé avec tant de courage par les femmes et les hommes de notre génération dans l’ensemble du monde arabe, qui se sont insurgés au nom de la liberté et du changement. Nous nous identifions pleinement à leur lutte et sommes remplis d’espoir quant à l'avenir des révolutions tunisienne et égyptienne, couronnées de succès, et ressentons douleur et anxiété face aux nombreuses pertes humaines en Lybie, à Bahreïn, au Yémen, en Syrie et ailleurs.

            La révolte de la génération actuelle contre l’oppression et contre les régimes de l'asservissement et de l'exploitation, et son appel au changement, à la liberté et à l’instauration de régimes démocratiques qui permettront la participation des citoyens aux processus politiques de leurs pays, représentent un moment crucial dans l’histoire du Moyen-Orient et d’Afrique du nord, régions déchirées depuis des générations par des forces extérieures et des pressions internes, qui ont réduit à néant les droits politiques, économiques et culturels de la majorité de leurs citoyens.

            Nous sommes Israéliens, descendants de juifs qui vécurent au Moyen-Orient et en Afrique du nord durant des centaines, des milliers d’années. Nos pères et nos mères contribuèrent au développement de la culture de leurs régions, et en firent partie intégrante. Pour nous aussi, la culture des pays islamiques et le sentiment d’une appartenance ancestrale à la région font partie de notre être. Nous nous sentons partenaires de l'histoire culturelle et linguistique de l’espace moyen-oriental et nord-africain, bien qu’il semble que notre part dans cette histoire ait été occultée. Cet oubli se manifeste d’abord en Israël, qui se situe dans son imaginaire géo-culturel entre l'Europe et l'Amérique du Nord. Il s'exprime également dans le monde arabe, dont il semble qu'il a fréquemment adopté la dichotomie entre les juifs et les Arabes et l’assimilation des juifs aux Européens, en refoulant le chapitre des Juifs-arabes comme un épisode mineur, voire fictif, de son histoire. Enfin, il faut l’avouer, l'œuvre d'oubli s'opère au sein des communautés orientales elles-mêmes, qui bien souvent, sous l'effet du colonialisme occidental et des nationalismes juif et arabe, conçurent de la honte envers leur passé commun avec les peuples arabes. C’est ainsi que nous avons souvent tenté de nous intégrer aux courants plus forts de la société, fût-ce au prix de l'oblitération ou de la minimisation de notre passé. Et pourtant, bien que les influences réciproques profondes entre les cultures juive et arabe aient fait l'objet d'une redoutable tentative d’effacement au cours des dernières générations, les signes de cette influence parcourent notre vie, à travers la musique, la prière, la langue et la littérature.

            Nous tenons à exprimer notre identification pleine d'espoir avec cette phase de transition que connaissent le Moyen-Orient et l' Afrique du Nord, et formons le vœu qu'elle ouvre la porte aux libertés, à la justice, et à une répartition équitable des ressources de la région. Nous lançons à nos frères et sœurs arabes et musulmans un appel à l'instauration d'un dialogue franc qui nous associera à l'histoire et à la culture de la région.

            Nous avons regardé les images de la révolution de Tunisie et de la place Tahrir avec envie, car elles prouvent la capacité à organiser une résistance civile, non violente, qui a réussi à faire descendre des centaines de milliers de personnes dans les rues et sur les places, et a finalement forcé les dirigeants à démissionner. Nous aussi vivons dans la réalité d’un gouvernement qui, malgré sa prétention à afficher un visage éclairé et démocratique, n’est pas représentatif de larges fractions de la population du pays des deux côtés de la ligne verte, qui bafoue les droits économiques de la majorité des citoyens, est engagé dans un processus de restriction des libertés démocratiques et bâtit des murailles de racisme face à la culture orientale juive et arabe. Mais à la différence des citoyens de Tunisie et d’Egypte, nous sommes encore bien loin de la capacité à créer une solidarité entre les groupes semblable à celle dont ils ont fait preuve, et à nous unir pour marcher, ensemble, dans nos rues et sur nos places, et réclamer un régime juste sur le plan civil, économique et culturel.

            Nous sommes convaincus que la lutte que nous menons pour le respect de nos droits économiques, sociaux et culturels en tant qu’orientaux en Israël, repose sur la compréhension qu’un changement politique ne saurait s'appuyer sur les puissances occidentales qui ont exploité notre région et ses citoyens pendant de longues générations. Il doit découler d’un dialogue interne à la région qui sera à l'écoute des divers combats divers menés aujourd’hui dans les pays arabes, et en particulier de la lutte des Palestiniens citoyens d'Israël pour l’égalité des droits politiques et économiques à l’intérieur de l’Etat d’Israël et la fin de leur mise à l’écart raciste, et du combat des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza, qui vivent sous occupation militaire, et luttent pour mettre un terme à l’occupation et obtenir leur indépendance.

            Dans notre précédente lettre (http://arab-jew.blogspot.com/), nous avons appelé, suite au discours de M. Obama au Caire en 2009, au surgissement d’une identité moyenne-orientale démocratique, identité à laquelle nous sommes associés. A présent, nous formulons l'espoir que notre génération soit, dans l’ensemble du monde arabe, musulman et juif, celle du renouvellement des ponts, qui franchiront les murailles de la haine élevées par les générations précédentes, et reprendront le dialogue profond – sans lequel nous ne pouvons pas comprendre notre propre identité – entre juifs, sunnites, chiites et chrétiens, entre Arabes, Kurdes, Berbères, Turcs et Iraniens, entre Orientaux et Ashkénazes, entre Palestiniens et Israéliens. En tant qu’héritiers d’un passé commun, notre regard, empreint d'empathie et d'espoir, se porte également vers l'avenir. Nous croyons en la nécessité d'un dialogue interne à la région, dont le but sera de réparer, de restaurer ce qui a été détruit au cours des dernières générations. Clé de voûte du renouvellement du modèle andalou de la collaboration entre musulmans, juifs et chrétiens, ce dialogue ouvrira, avec l’aide de Dieu, Inch Allah, la voie à un nouvel âge d’or culturel et historique pour nos pays. L'avènement de cet âge d’or ne saurait avoir lieu sans l'égalité démocratique de tous les citoyens, une juste répartition économique des ressources, des opportunités et de l’éducation, l'égalité des hommes et des femmes, et l’acceptation de tous les êtres humains, sans distinction de foi, de couleur, de statut, de sexe, de tendance sexuelle ni d'appartenance ethnique, en tant qu'individus égaux dans la construction de la société nouvelle à laquelle nous aspirons. Nous nous engageons à la réalisation de ces objectifs, par le biais d'un dialogue constant entre tous les citoyens de la région, et par le biais de notre dialogue avec les Juifs des divers groupes en Israël et dans le monde.

Signataires :

Sheva Salhov (Lybie), Naama Gershi (Yémen, Serbie), Yaël Ben-Yefet (Irak, Aden), Léa Inis (Nashdidan – Turquie, Grèce), Yaël Barda (Tunisie), Aaron Chemtov (Kurdistan iranien, Irak), Yossi Ohana (né au Maroc), Yaeli Hachach (Yémen, Lybie), Yonit Naaman (Yémen, Turquie), Orli Noy (née en Iran), Gadi Elgazi (Egypte, Yougoslavie), Mati Shmuelof (Syrie, Irak, Iran), Eliana Almog (Yémen, Allemagne), Yuval Ivry (Irak), Ophir Touboul (Maroc, Algérie), Moti Guigui (Maroc), Chlomit Lir (Iran), Ezra Naoui (Irak), Hedva Eyal (Iran), Eyal Ben-Moshé (Yémen), Chlomit Benyamin (Turquie, Syrie, Cuba), Yaël Israël (Iran, Turquie), Benny Nurieli (Tunisie), Ariel Galili (Iran), Nathalie Ohana-Ivry (Maroc, Grande-Bretagne), Itamar Tovi Terlab (Egypte, Jérusalem, Maroc), Ofer Namimi (Irak, Maroc), Amir Benbadji (Syrie), Naftali Shem-Tov (Kurdistan iranien, Irak), Moise Be-Haroch (né au Maroc), Yossi David (Iran, Tunisie), Chalom Zerbib (Algérie), Yardena Amou (Kurdistan irakien), Aviv Déry (Maroc), Meni Aka (Irak), Tom Fogel (Yémen, Pologne), Eran Ephrati (Irak), Dan Wechsler Daniel (Syrie, Pologne, Ukraine), Yaël Gidnian (Iran), Elyakim Nitsani (Liban, Iran, Italie), Shelly Horesh-Segal (Maroc), Yoni Mizrahi (Kurdistan), Ophir Itah (Maroc), Betty Benbenishti (Turquie), Hen Misgav (Irak, Pologne), Moche Balmas (Maroc), Tom Cohen (Irak, Pologne, Grande-Bretagne), Chirli Carvani (Yémen, Lybie, Tunisie), Lorna Atraktsi (Irak, Argentine), Assaf Aboutboul (Maroc, Russie, Pologne), Aline Shem-Tov (Lybie, née en France), Aharon Shem-Tov (Kurdistan iranien, Irak), Avi Yehoudai (Iran), Diana Ahdut (Iran, Jérusalem), Maya Peretz (Maroc, Nicaragua), Yariv Moar (Maroc, Allemagne), Tami Katzbian (Iran), Ochra Lehrer (Irak, Maroc), Nitsan Mandgem (Yémen, Finlande, Allemagne), Rivka Guilad (Irak, Iran, Inde), Ochrat Rotem (Maroc), Omer Avital (Maroc), Vered Madar (Yémen), Ziva Atar (Maroc), Yossi Elfassi (Irak), Navit Barel (Lybie), Almog Bahar (Irak, Turquie, Allemagne).

Cette lettre a été traduite en arabe et mise en ligne sur le site Qadita :

http://www.qadita.net/2011/04/arab-jews/

Elle a également fait l’objet d’un compte-rendu dans Alhayat :

http://www.daralhayat.com/portalarticlendah/255509

et dans le journal A-Srak-el-Aawasat :
http://www.aawsat.com/details.asp?section=4&issueno=11827&article=617516&state=true

Publié pour la première fois dans Ha’Okets :

http://tinyurl.com/3b4369e         

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